Mythe et réalité du texte intraduisible

Bensoussan – Claro FLB 2018

À l’occasion de la troisième Journée de la Traduction littéraire qui s’est tenue à la Foire du Livre de Bruxelles le jeudi 22 février 2018 , nous avons eu la chance d’entendre Albert Bensoussan et Claro sur le thème  Traduire l’intraduisible , un débat animé par Ysaline Parisis jornaiste au magasine Le Vif- L’Express. Parler de textes intraduisibles laisse entendre que leur traduction d’une langue vers une autre ne pourra jamais respecter parfaitement l’œuvre originale, au-delà des inévitables transformations morphologiques ou phonologiques que le texte de départ doit subir pour être transposé dans la langue d’arrivée.

Albert Bensoussan n’est pas seulement écrivain, il est également traducteur de l’espagnol, spécialiste de l’Amérique latine. Il a notamment signé une traduction restée célèbre, Trois Tristes Tigres de Guillermo Cabrera Infante, un livre réputé « difficile ». Bensoussan a publié deux essais sur son activité de traducteur, Confessions d’un traître et J’avoue que j’ai trahi. Pour expliquer cet aveu de trahison, il fait appel à l’expression de Umberto Eco « dire presque la même chose » : c’est dans le « presque » que se trouve l’insuffisance, mais aussi la créativité du traducteur dont la pratique peut être apparentée à une certaine idée d’enfantement où la traduction produit une sorte d’enfant bâtard, qui n’est pas tout à fait semblable à celui engendré par son père. Face à un texte difficile, un traducteur doit faire appel à sa propre créativité. Peut-on dès lors parler d ’ « intraduisibilité » ? Albert Bensoussan répond en citant Georges Mounin : « Tout est traduisible », que la traduction soit bonne ou mauvaise, elle existe.

Claro, romancier et éditeur, traduit de l’anglais. On lui doit la découverte en français d’auteurs américains incarnant une certaine idée de la littérature expérimentale, comme Thomas Pynchon. Claro a, lui aussi, publié un essai, consacré plus largement à l’écriture, Le Clavier cannibale, où il déclare que « le traducteur relève plus du faussaire que du passeur ». À l’image des faussaires qui, soit reproduisent à l’identique les tableaux d’un peintre, soit peignent un tableau dans le style de tel ou tel, il existe en traduction un travail mimétique. En effet, le traducteur s’efforce d’imiter le style de l’auteur, d’embrasser sa langue ; en ce sens, il fabrique un faux, c’est-à-dire qu’il écrit en français comme l’auteur écrirait, s’il était capable d’écrire en français.

En 2004, Paul Ricœur évoquait une inévitable « présomption de non traduisibilité ». Dans Confessions d’un traître, Albert Bensoussan signale que la traduction ne peut être au mieux qu’ « un équateur entre deux pôles, d’une certaine manière un juste milieu entre deux échecs, ou encore un compromis entre deux incertitudes».  Il raconte d’ailleurs avoir connu ce découragement initial à la lecture de Tres Tristes Tigres qui l’a tout d’abord complètement désarçonné, à tel point qu’il a dû se rendre chez l’auteur pour que ce dernier lui explique ce qu’il avait voulu faire. Guillermo Cabrera Infante l’a incité à le trahir, à entrer dans son jeu linguistique peuplé de métathèses, palindromes, allitérations et autres logorrhées. Ce n’était pas une traduction, mais une transcréation, sur laquelle l’auteur bien sûr gardait un œil. Claro, lui, ne sent pas cette « résistance » du texte, sauf pour les textes très mauvais qui ne lui laissent aucune prise. Paul Ricœur affirmait aussi que  c’est le deuil de la traduction absolue qui fait le bonheur de traduire  et Claro le rejoint sur ce point : les textes difficiles lancent un défi, expriment eux-mêmes le désir de passer dans une autre langue, de se transformer, de recommencer. Il estime par ailleurs qu’une grande confusion entoure la notion d’ « intraduisible ». On considère souvent un livre « difficile » en raison de sa longueur ou de sa richesse lexicale, or c’est justement cette abondance qui offrira une marge de manœuvre plus importante au traducteur. Il y a bien sûr des textes qui ont « l’air intraduisibles » intrinsèquement, par le recours à des jeux de mots ou à des phrases alambiquées, déconstruites du point de vue syntaxique, mais il convient de rappeler que des mots très simples, des mots du quotidien sont bien plus compliqués à traduire parce qu’ils renvoient à des réalités différentes selon le pays dans lequel on se trouve. Pensons à la traduction du mot anglais  bread , par exemple. Il est dès lors difficile de juger de la difficulté d’un texte, de son intraduisibilité ; parfois un seul mot contraint le traducteur à tout changer.

Bensoussan – Claro FLB 2018

Au-delà de la question de la longueur ou du lexique, se pose aussi la question du style, de la valeur esthétique d’une œuvre ; certains livres existent autant par leur style que par leur intrigue, d’autres prennent carrément l’écriture comme objet. C’est le cas de Trois Tristes Tigres, texte qui peut fasciner, irriter, semer le doute dans l’esprit du lecteur, et qui est avant tout présenté comme le roman du langage, une performance esthétique appuyée sur des repères et des références.

Rappelons-le, Claro a traduit Golden Gate de Vikram Seth, un roman en vers, composé de 600 sonnets. Pour Claro, en traduction, et notamment pour traduire de la poésie, il est capital d’écouter le texte, de voir ses possibilités, de repérer comment il opère dans son propre pays, pour pouvoir le reproduire. L’expérience, les réflexes techniques sont importants, bien sûr, mais c’est avant tout une question d’oreille, d’instinct. Plus un texte est mélodieux, plus le français se fraye tout seul un chemin.

Concernant le pouvoir d’intervention du traducteur sur un texte, de son statut de co-auteur, et de la marge de manœuvre entre reproduction/traduction/libre adaptation, Albert Bensoussan déclare que l’auteur est davantage co-traducteur que le traducteur n’est co-auteur. C’est le cas de Guillermo Cabrera Infante qui lui a insufflé la force d’entendre son texte et de le restituer en français, comme s’il le lui avait soufflé dans l’oreille. Se pose aussi le problème de la crise de conscience vécue par l’écrivain qui va être traduit, lequel craint que son traducteur ne prenne trop de libertés et que la créativité de ce dernier ne l’emporte sur sa créativité à lui. Philip Roth, par exemple, se sentant trahi, a exigé une traduction littérale, imaginant la littéralité garante de la vérité de son texte. Or, c’est précisément lorsque le traducteur est libre de travailler comme il le veut qu’il peut se laisser aller, entrer dans le rythme, la sonorité et parvenir à une restitution fidèle, laquelle n’a rien à voir avec ce qu’on croit être la fidélité, à savoir la littéralité.

Claro ajoute qu’il n’existe ni théories, ni méthodes applicables de manière systématique. À chaque texte, se posent de nouveaux problèmes ; à chaque texte, il faut repartir de zéro. Il est donc impossible de se fixer à l’avance une marge de liberté. « Il ne faut pas dire ce que le texte dit, il faut faire ce que le texte fait ». Il y a toujours des solutions, l’essentiel étant que le traducteur fasse des choix cohérents. Claro avoue détester le mot « trouvaille » qui va à l’encontre du travail global du traducteur réalisé sur l’ensemble d’un texte. Pour sa part, il lui est arrivé une fois de devoir abandonner une traduction sur laquelle il avait commencé à travailler, se trouvant dans l’impossibilité de trouver ses marques. Il ne suffit pas d’aimer un texte pour pouvoir recréer l’empathie ressentie à la lecture. Le lecteur n’est pas dupe si le processus traductif est laborieux. De même, il sentira cette jubilation d’une langue qui renaît et lui permet de ne pas se poser la question de la traduction.

L’entretien se conclura sur l’idée de l’importation du texte étranger dans la littérature française : « l’intraduisible », c’est peut-être justement accueillir une expérience qui faisait défaut jusque-là dans la langue d’arrivée. Prenant pour exemple Trois Tristes Tigres, Albert Bensoussan répondra que l’apport du texte importé est ici la liberté de langage, un jeu linguistique subversif, dénonciateur. Claro terminera en considérant que, dans le processus de traduction, on fabrique une autre forme de littérature française, peut-être une littérature à l’intérieur d’une littérature, qui, au final, va rappeler que, ce qui compte, ce sont des créations langagières, linguistiques, ou autres, dans des langues différentes. Comme les poupées russes, le français est une langue, et à l’intérieur se trouve la langue littéraire, à l’intérieur de laquelle encore, il y a la langue de chaque auteur. Et le traducteur se rajoute, non pas pour montrer l’universalité, mais l’extrême singularité de cette langue. Ce n’est pas parce qu’elle peut être dupliquée qu’elle n’est pas singulière. Ce que le traducteur doit montrer et sauvegarder, c’est cette unicité, pour en faire de la littérature française.

Amandine Gat

 

Albert Bensoussan .(1995) Confessions d’un traître, Presses Universitaires de Rouen

Albert Bensoussan .(2005) J’avoue que j’ai trahi, Editions L’Harmattan

Claro. (2009) Le Clavier cannibale, Editions Inculte, coll. « Temps réel »

Paul Ricœur. (2004) Sur la traduction, Bayard. (Réédition 2016 Les Belles Lettres)

 

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à traduqtiv@gmail.com

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