De l’Afrique à la Chine, une même passion pour la traduction

Le jeudi 22 mars s’est déroulée la 3ème Journée de la Traduction à la Foire du Livre de Bruxelles sur le thème « Traduire, retraduire, adapter ». Je me suis particulièrement intéressée à deux des nombreux débats proposés parce qu’ils montraient bien à quel point il n’y a pas de  traduction sans passion.

A 13 heures, sur le Pavillon des littératures d’Afrique-Caraïbes-Pacifique, s’est tenue une rencontre captivante  qui réunissait Désiré Katompa et Rodney Saint-Eloi sur le thème Traduire les langues d’Afrique,  animée par Valérie Piette (ULB).

Désiré Katompa a d’abord expliqué l’importance de la traduction, qui permet de faire parvenir le savoir français sur le continent africain. En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser, malgré la colonisation, de nombreux Africains ne parlent pas bien notre langue, ce qui crée un écart entre ceux qui ont accès à nos connaissances et les autres. Le problème, c’est que, à l’heure actuelle, il n’existe pas ou peu de sources permettant de mener à bien cette pratique de traduction vers les langues africaines. Par exemple, il n’y a pas de véritable dictionnaire des langues africaines. Il est dès lors essentiel de mettre en place des outils de référence pour ces langues qui possède, par ailleurs, une structure très codifiée et très claire, mais qui ont tendance à être influencées par les mécanismes de notre langue, car les cours se donnent souvent en français.

3ème journée traduction FLB 2018

3ème journée traduction FLB 2018

Rodney Saint-Eloi, auteur créole, raconte qu’il a été éduqué en créole par sa grand-mère, mais que l’école se faisait en français. Il a alors ressenti un décalage entre son univers familial et celui de l’école, comme si cette dernière le détournait de son moi profond, de son identité. Il rappelle que des langues disparaissent chaque jour et qu’avec elles, ce sont des pans entiers de l’humanité qui s’éteignent, des visions uniques, des imaginaires qui sont perdus à jamais. Il juge crucial de préserver toutes les langues et de respecter sa langue maternelle. Écrire en créole était pour lui une évidence : cela revenait à honorer sa grand-mère et leur univers.

Désiré Katompa rebondit en disant que la traduction est la meilleure manière de rencontrer l’autre, d’aller au-delà de nos différences et de faire grandir la chaîne humaine. Le traducteur est un passeur, il permet de réunir des peuples, de partir à la découverte de cultures différentes. Cela présente toutefois certaines difficultés, surtout pour des cultures très éloignées : par exemple, comment traduire en lingala l’idée de « métro » pour des lecteurs qui n’en ont jamais vu ? Dans le cas de la traduction en français de livres africains, le problème se pose moins, car certains Africains écrivent « pour » l’Europe et ils prennent donc chaque fois le temps d’expliquer au lecteur les concepts qui peuvent lui être étrangers. Désiré explique alors qu’un autre rôle du traducteur consiste à valoriser les langues africaines auprès des Africains, à leur donner envie de lire et d’écrire dans leur langue. Rodney approuve et insiste : il n’y a pas de grandes langues avec de grandes littératures, et de petites langues avec de petites littératures. Il y a des êtres humains et des histoires à raconter, qui valent toutes la peine d’être entendues.

Une des choses qui m’a le plus marquée dans cette rencontre, c’est cette différence de mentalité entre nos deux univers. Lorsque nous parlons de l’importance d’écrire dans notre langue maternelle, nous pensons à la qualité du texte, à notre maîtrise de la langue et à notre envie de créer un texte plus « beau », plus fluide, plus réussi. Rodney et Désiré, eux, vont au-delà de l’esthétique et nous rappellent le rôle premier de l’auteur : transmettre au reste du monde un pan de soi-même, faire partager son univers. Une belle leçon de vie.

A 16 h 15, sur la Place de l’Europe, Loïc Aloisio et Gwennaël Gaffric ont débattu d’un sujet pointu et néanmoins passionnant : Traduire la science-fiction chinoise ! Ce débat était animé par Vanessa Frangville (Chaire d’études chinoises de l’ULB).

La science-fiction a pris son essor en Chine vers le début du XXe siècle, avec l’arrivée de traductions d’ouvrages occidentaux, et, au début, elle n’était qu’un outil de « promotion » du pouvoir. Rappelons que la Chine était, à l’époque, envahie par de grandes puissances occidentales, et la science-fiction permettait de présenter un futur radieux, dans lequel le pays aurait repris du poil de la bête grâce à la science. La Chine rejoignait par-là l’URSS qui proposait une science-fiction politiquement correcte, vulgarisation scientifique à destination des enfants.

Après avoir été quelque peu délaissée dans les années 1980, la science-fiction redevient aujourd’hui un « outil » au service du pouvoir, souvent au détriment de la volonté de l’auteur. Elle est extrêmement présente en Chine, en partie sous forme de « cyberlittérature ». Environ 50 % des internautes chinois lisent de la cyberlittérature, ce qui représente un marché énorme dans lequel la science-fiction est très présente.

Il faut distinguer la hard science-fiction, très rigoureuse sur le plan scientifique malgré un imaginaire foisonnant, et la soft science-fiction, plus laxiste. Dans les deux cas, le genre utilise un langage spécifique, riche en néologismes, afin de faire plonger le lecteur dans un univers inédit, ce qui rend l’exercice de traduction complexe. C’est particulièrement vrai dans le cas de la traduction du chinois vers le français, car ces deux langues ont des mécanismes linguistiques très différents. Ainsi, le chinois est plus souple et permet facilement d’accoler des caractères pour former des mots nouveaux, ce qui n’est pas possible en français. Loïc Aloisio nous a expliqué qu’il utilisait souvent des préfixes ou suffixes empruntés au latin ou au grec pour résoudre ce problème (« Gastronotopia », par exemple).

Une autre difficulté, plus spécifique à la hard science-fiction, réside dans l’aspect scientifique des textes. Gwennaël Gaffric fait régulièrement appel à des scientifiques pour l’aider. Le problème, c’est que les textes scientifiques sont généralement rédigés en anglais, aussi bien en Chine qu’en France, et qu’il est parfois compliqué de trouver l’équivalent français de l’un ou l’autre principe, même s’il est facile à trouver en anglais. Toutefois, Gwennaël considère que, si l’auteur chinois a pris la peine de « traduire » ces concepts dans sa langue, il se doit de faire de même. Enfin, la dernière complication à ce niveau se situe dans certaines théories propres au chinois, comme « la théorie des quatre grandes saisons »*, qui n’existent pas dans le monde francophone et qu’il est donc difficile d’exprimer.

Les traducteurs de science-fiction chinoise ont toutefois un avantage : peu d’éditeurs parlent chinois, aussi peuvent-ils pour l’instant choisir les textes qu’ils vont traduire, en les présentant d’eux-mêmes aux éditeurs. À condition de réussir à convaincre ces derniers…

Prochaine Foire du Livre de Bruxelles du 14 au 17 mars 2019 ! On attend avec impatience la 4ème Journée de la Traduction!

Marjorie Gouzée

 

 

*« Les saisons européennes limitées par les équinoxes et les solstices sont purement artificielles faisant, par exemple, commencer l’hiver au retour des grands froids et l’été après le retour des grandes chaleurs. Au lieu que les quatre divisions chinoises pratiquement adaptées aux phénomènes réels, ont leur milieu et non leur commencement dans ces quatre grandes phases de l’année solaire ». In Jean-Baptiste Biot (1840) Recherches sur l’ancienne astronomie chinoise, page 21.

 

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à traduqtiv@gmail.com.

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