La récréation du traducteur II

Reportage aux Assises de la Traduction littéraire 2018 en Arles, deuxième partie.

 

Samedi 10 novembre 2018.

Dans une autre salle se tiennent les Encres fraîches de l’atelier français-hébreu de la Fabrique des traducteurs. Six jeunes traducteurs présentent de manière scénarisée six textes qu’ils ont choisi de faire découvrir à travers leurs traductions, réalisées au cours des dix semaines d’atelier. Il s’agit là d’un programme lancé par ATLAS en 2010 afin de donner à de jeunes traducteurs (de langues différentes chaque année) détenteurs d’un premier contrat de traduction l’occasion d’affirmer leur vocation.
Ce qui me conduit à revenir au vendredi soir pour évoquer un événement essentiel pour les étudiants et jeunes traducteurs : La Rencontre professionnelle, au cours de laquelle leur sont présentés le CITL-ATLAS, l’ATLF et le CNL : Les résidences, bourses, formations (dont la Fabrique des Traducteurs ou l’ETL de Paris) et activités autour de la traduction (Printemps de la traduction) mais aussi les aspects liés au statut juridique et social du traducteur, le statut d’ adhérent boursier de l’ATLF, les questions de rémunération, les listes de discussion…Des témoignages de traducteurs soulignent l’importance du rôle de l’ATLF dans la création d’un sentiment d’appartenance à une communauté et dans l’accompagnement des jeunes traducteurs au moment de décoder leur premier contrat ou de faire face à un litige. Un aspect très important pour les jeunes traducteurs qui ont parfois tendance à se voir les uns les autres comme des rivaux et non comme des alliés.
Une autre conférence à caractère éminemment pratique est celle qui donne, samedi après-midi, La parole aux correcteurs ou Les gardiens du temps. C’est une première aux Assises. Elle réunit autour de la table trois intervenants (Patricia Duez, Olivier de Solminihac et Delphine Valentin) qui sont tous à la fois traducteurs ou auteurs et correcteurs ou relecteurs, une double casquette qui les contraint à prendre leur rôle avec humilité.
En effet, un grand mythe est ici démoli à l’unanimité : celui qui veut que le correcteur soit « la terreur des traducteurs », « le méchant », « un psychopathe ». Les trois intervenants se voient plutôt comme des accompagnateurs du traducteur et des défenseurs du texte. Ce dont il s’agit, plus que de censurer le traducteur ou d’imposer leurs choix, c’est de « mener un travail d’enquête » afin de vérifier que ceux du traducteur sont voulus et raisonnés. Les interventions du correcteur sont hiérarchisées (effectuer les corrections d’autorité, émettre des propositions, pointer des problèmes sans solution apparente) tout en respectant les quatre systèmes suivants dans l’ordre : celui de la langue source, celui de l’auteur, celui de la langue cible et, enfin, celui de la maison d’édition. Il est aussi question des conditions de travail difficiles de ces professionnels de l’ombre, en raison des délais de plus en plus courts qui contraignent à réduire le nombre d’étapes (édition, première révision, deuxième révision, préparation de copie) et influent fatalement sur la qualité du travail ; des avantages et inconvénients des outils informatiques (aide ou menace ?) ; du statut très précaire du métier ; de la rémunération de plus en plus maigre… autant de problèmes qui ont motivé la création en 2018 de l’Association des correcteurs de langue française.
De délais il est aussi question le lendemain, dimanche, à la Table ronde professionnelle de l’ATLF, intitulée Toujours plus vite : traduction et logiques du succès. L’on y retrouve Dominique Defert, traducteur notamment des best-sellers de Dan Brown, Juliette de La Cruz, adaptatrice de l’audiovisuel, et Anne Michel, directrice du département étranger des éditions Albin Michel. C’est ici que prend tout son sens la remarque de Santiago Artozqui, président de l’ATLAS, qui disait en présentant la conférence inaugurale d’Étienne Klein que si le temps de la physique se dilate, celui du traducteur se contracte  !
Les débats partent de ce terrible constat fait par Anne Michel : sur une année, seuls dix à douze mille ouvrages seront tirés à plus de cent mille exemplaires. Les best-sellers, eux, se chiffrent à 400 ou 500 mille exemplaires. Tout en bas, la « midlist » est composée de l’immense majorité des ouvrages, qui ne dépasseront pas les quatre ou cinq mille exemplaires. La logique du succès est donc celle qui veut que les éditeurs cherchent le best-seller qui pourra sauver leur maison. Ainsi, il en est qui achètent même les droits « à l’aveugle », se retrouvant ensuite pris au piège des conditions extrêmes des éditeurs américains (dont des délais de publication ridicules, l’obligation de travailler parfois sur des textes non définitifs ou encore des clauses de confidentialité frôlant le délire paranoïaque) au détriment – et au mépris, ajouterais-je – du travail du traducteur. Le vécu de Dominique Defert (qu’on avait déjà eu le plaisir d’écouter lors d’une conférence de rentrée académique à l’ISTI) fournit la panoplie complète d’exemples illustrant tous les cas de figure possibles et imaginables : traduction marathonienne « en bunker » simultanément dans toutes les langues, impossibilité de communiquer avec l’extérieur, accès restreint et hypercontrôlé à internet, fouilles corporelles en début et fin de journée, conditions léonines en cas de rupture des clauses de confidentialité…de quoi briser les nerfs du traducteur le plus aguerri ! Sans compter que certains des 16 traducteurs de Dan Brown, comme les italiens, ne sont même pas considérés comme auteurs (puisqu’il ne sont tenus « que » de rédiger un premier jet très près du texte qui sera mis en forme par l’éditeur) et ne toucheront donc pas un euro de droits d’auteurs. Dans l’audiovisuel, la situation n’est pas plus enviable, loin s’en faut. Aux mêmes difficultés qu’en traduction (délais de plus en plus courts et rémunérations en chute libre, travail sur des dialogues « non déf. ») s’ajoutent d’autres problèmes bien spécifiques à cette modalité de traduction, comme le travail sans l’image (gênant pour le doublage !), le saucissonnage des séries entre plusieurs adaptateurs (qui doivent donc harmoniser leurs versions, s’ils en ont encore le temps !)… mais surtout celui des « fansubbers ». En effet, le piratage généralisé et la consommation addictive de séries ont favorisé l’apparition de ces sous-titreurs amateurs et clandestins qui postent gratuitement sur internet leurs sous-titres au mépris de toutes les règles de l’art (sous-titres de quatre lignes ou plus, et avec notes de surcroît) et du marché : même lorsque ce travail amateur se révèle de qualité, il constitue une concurrence déloyale flagrante qui dévalorise totalement celui des professionnels, déjà en peine de meilleures conditions de travail et rémunérations. Et pourtant, la situation en France est – encore une fois – moins catastrophique qu’en Espagne, Italie ou ailleurs. Quels lendemains pour ces professionnels ? Guère d’optimisme pour les adaptateurs audiovisuels français, lesquels, s’ils se montrent trop exigeants, risquent de voir les contrats leur passer sous le nez au profit de SDI Media ou d’autres multinationales qui délocalisent le sous-titrage dans le monde entier à des prix bradés. Dominique Defert estime à trois romans par an ou 10 pages par jour (de premier jet !) le rythme de travail nécessaire pour vivre de ses traductions, et à 85 000 le nombre d’exemplaires vendus pour commencer à toucher des droits d’auteur et compenser quelque peu les conditions déplorables de ce métier. Quant à Anne Michel, elle ne peut qu’exhorter ses confrères à continuer à se battre pour l’exception culturelle française tout en dépendant des best-sellers pour faire vivre les maisons d’édition.
Je ne peux m’empêcher de me demander à ce stade où tous ces gens ont bien pu trouver le temps de se déplacer jusqu’à Arles pour partager avec nous leur expérience ? Car ce n’est pas encore fini, je n’ai pas parlé des Ateliers de traduction, qui se tiennent en parallèle sur deux matinées, à partir de l’allemand, de l’anglais, du japonais, du malaisien, du polonais, de l’espagnol de Colombie et de l’espagnol d’Espagne, de l’italien, du suédois, du basque, et même du « grand-singe » (un lexique de moins de 300 mots, établi par E.R. Burroughs après compilation de ses propres romans d’aventures de Tarzan et publié en 1939). Ni de la conférence sur la retraduction de 1984, de George Orwell par sa traductrice, Josée Kamoun, que l’on avait eu l’occasion d’écouter à la Foire du Livre de Bruxelles en mars dernier.
Je n’ai pas encore parlé non plus de la Lecture bilingue, une autre tradition des Assises où deux comédiens se livrent à l’interprétation sur scène, dans le texte et en traduction, d’une œuvre à la thématique bien à propos. En l’occurrence, Le chronométreur de Pär Thörn (traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes), une sorte de roman de l’absurde dont l’anti-héros est un ouvrier atteint d’arithmomanie qui compte tout ce qui l’entoure, y compris le temps qui lui reste à vivre par rapport son espérance de vie estimée. Ni de Tempo, la « Conférence percutée », par le batteur de jazz Simon Coubert, un incroyable solo de batterie de vingt minutes illustrant une autre notion du temps, celui de la musique.
Je ne m’étendrai pas non plus, au risque d’être vraiment trop longue, sur la dernière table ronde, intitulée Le temps d’une langue-Traduire en français nouveau, où deux traductrices (Marie-Madeleine Fragonard, spécialiste de Rabelais, et Nathalie Koble, experte de la tradition poétique de la St-Valentin) nous parlent non seulement des défis que pose en général l’adaptation en français actuel de monuments de la littérature française ancienne, mais aussi des défis propres au français d’après l’imprimerie par rapport à celui d’avant. Comment adapter une œuvre telle que celle de Rabelais, qui non seulement est une épopée du français en mouvement à elle seule, mêlant latin, grec adapté, occitan ou hébreu, mais qui a aussi connu douze éditions ? A fortiori pour le français d’avant l’imprimerie, lorsque la notion d’auteur était moins proche de celle d’auctoritas que de celle d’augmentatio, et que les œuvres n’étaient pas tant écrites par un auteur que pour un public, laissant les copistes libres d’y aller de leurs changements, adaptations et augmentations…
Pendant que nous restons songeurs voilà la fin qui approche avec la Clôture, que beaucoup auront manquée en raison des trains et avions à prendre malgré son titre accrocheur, Restez Assises. David Lescot, acteur et musicien, passager clandestin de cette traversée de trois jours, accomplit le tour de force de résumer 46 heures d’activités en une heure, avec humour et même en chanson !
Je trompe la mélancolie du dimanche soir avec une toile au cinéma Actes Sud et lundi matin je quitte mon charmant Airbnb, quai de la Roquette, pour aller à la gare à pied, en longeant les quais du Rhône, suivie de près par un de ces groupe de Japonais qui parcourent Arles à la recherche du temps de Van Gogh.
A l’année prochaine pour « Traduire l’humour » !

 

Cristina López Devaux
(École de Traduction et Interprétation ISTI-Cooremans, ULB)

Texte soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à traduqtiv@gmail.com

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