Langue des signes : s’agit-il vraiment de traduction ?

La traduction d’une langue iconique, quadridimensionnelle, enregistrée sur un support vidéo, en une langue linéaire, fortement normalisée et écrite, suscite de nombreuses questions auxquelles Anne-Sophie Lizin, Marie-Thérèse Jamart, Dounya François et Isabelle Hulin ont  tenté d’apporter quelques réponses dans un manuel intitulé « Du signe à la plume ». Elles nous livrent ici une synthèse de leur intervention à la Foire du Livre de Bruxelles, le 13 mars 2017.

Langue des signes : s’agit-il vraiment de traduction ?

La traduction consistant à transposer un texte d’une langue source dans une langue cible, il nous a semblé utile d’expliciter d’emblée dans quelle mesure la langue des signes de Belgique francophone existe sous une forme écrite ou de « textes vidéo ».

Nous considérons comme « écrite », une forme figée dans l’espace et le temps et potentiellement éditable d’un message exprimé en langue des signes. Il s’agit plus concrètement d’un enregistrement vidéo de ce message. Nous distinguons aussi une intervention spontanée en langue des signes filmée sur le moment, que nous n’assimilons pas ici à un « écrit », à celui d’un message préparé, structuré et exprimé face caméra dans un objectif de fixation du contenu en question.

La première partie de notre manuel est consacrée aux étapes de la traduction, elle a pour objet de donner un aperçu succinct, mais global de la voie que le traducteur peut s’attendre à emprunter. Nous esquissons ainsi des pistes méthodologiques en suivant les phases communes à la traduction dans n’importe quelle paire linguistique tout en insistant sur des points d’attention spécifiques au passage d’une langue des signes à une langue vocale.

Lors de ces étapes de traduction, nous pointons deux procédés utiles dans la phase de compréhension du texte en LSFB (Langue des signes du français de Belgique). Le premier est le schéma de visualisation, qui permet de faire ressortir les connecteurs logiques et chronologiques du texte, parfois difficiles à percevoir. Cette phase de schématisation permet souvent d’éviter des erreurs majeures. Les éléments lexicaux et grammaticaux liés à l’utilisation de l’espace de signation peuvent en effet être difficiles à percevoir. Or, une mauvaise compréhension de cette structure spatiale mène inévitablement à des glissements, voire à des contresens. Le second procédé préconisé est de dresser l’architecture du texte qui s’avère surtout utile vu l’absence de vue d’ensemble du texte vidéo. Il permet les repérages des segmentations du discours pour permettre au traducteur de produire un texte dont l’ensemble formera un tout organique.

La seconde partie de notre manuel aborde les différents pièges spécifiques à cette combinaison de langues. Le passage entre deux langues si différentes fait appel à des compétences pour le moins singulières. Une langue, la LSFB qui sélectionne dans l’expérience ce qui sera donné à voir et qui le restitue sous forme d’écrit vidéo exige du traducteur de faire appel à davantage de créations discursives (formulations non données d’avance qui exigent un gros effort conceptuel) en langue cible afin de dénicher les expressions ayant le même poids sémantique et stylistique que le texte source.

Nous avons classé ces pièges traductifs selon trois axes : lexical, syntaxique et rédactionnel, avec pour objectif de transmettre quelques clés de repérage et de résolution des difficultés de traduction les plus récurrentes au départ de la LSFB vers le français.

Nous avons abordé au travers d’exemples vidéos quelques pièges explicites.

Parmi les pièges lexicaux, celui des signes francisés peut être considéré comme l’équivalent du français signé dans la direction linguistique opposée. Le locuteur utilise alors en français une expression ou un terme calqué sur le signe lexicalisé ou, en d’autres termes, il utilise la traduction habituellement reconnue du signe en question sans vérifier qu’elle s’intègre correctement au message en langue cible. Ne se détachant pas de ce correspondant direct, il appauvrit, voire pollue sa traduction.

Les combinaisons de signes peuvent également tendre des pièges au traducteur. Celles-ci consistent à associer deux ou plusieurs signes pour créer un nouveau lexème qui participe à la richesse de la langue des signes à l’instar de certaines langues vocales qui recourent davantage aux mots composés, la langue des signes exploite abondamment cette ressource pour créer de nombreux concepts signés. Or, il apparaît que certaines de ces combinaisons nécessitent une traduction plus précise en français qu’une simple juxtaposition du sens premier des composantes signées. C’est la rapidité dans l’articulation des signes, la fluidité de la transition des signes posés dans l’espace de signation ou encore le contexte sémantique qui distinguent ces signes composés d’éléments juxtaposés à considérer isolément.

Les expressions modalisantes telles que

apportent leurs lots de difficultés, car elles sont souvent intraduisibles hors contexte. Elles apparaissent parfois avant ou après l’unité de sens qu’elles caractérisent. Il convient alors de les repérer comme étant liées à l’unité de sens en question et de les traduire en conséquence plutôt qu’isolément.

Le volet des pièges syntaxiques a été illustré par une particularité de la LSFB d’utiliser ce que nous pourrions appeler des « propositions contrastives ». En effet, la LSFB met régulièrement en contraste deux unités de sens dans le seul but de donner tout son poids à l’une d’entre elles uniquement, l’autre n’étant pas porteuse de sens. Ces oppositions contrastives peuvent être de plusieurs ordres. Elles s’inscrivent par exemple dans le cadre d’une comparaison (de taille, de quantité…) ou encore d’une opposition. Il convient généralement d’omettre l’élément de contraste pour se contenter d’une traduction précise de l’élément porteur de sens.

Par ailleurs, les connecteurs syntaxiques peuvent aussi poser problème au traducteur, car ils peuvent être rendus de multiples manières en LSFB, soit par des signes standards tels que « parce que», «faute», «si», et bien d’autres encore, soit au travers d’indices non lexicaux manuels ou non manuels (un rythme, un pointage, un hochement de tête, etc.). Si les signes standards ne demandent que peu de travail de recherche d’équivalence au professionnel de la traduction, les structures non lexicales constituent un point d’attention non négligeable qu’il conviendra d’apprivoiser pour rendre la cohésion syntaxique du texte en français.

Par quelques vidéos exemplatives, nous avons également tenté de mettre en lumière des difficultés qui s’inscrivent dans un contexte plus large du discours, celui de la rédaction.

La LSFB se caractérise par l’utilisation de répétitions de signes à différentes fins : marqueur du pluriel, renforcement d’une notion, expression d’une durée, d’une fréquence, d’une itération, d’une généralisation, d’un effort fourni ou encore pour marquer le lien entre deux propositions syntaxiques. Il convient donc de dégager le sens de cette répétition avant d’entreprendre la rédaction de l’équivalence en langue cible.

Une autre tendance de la LSFB est d’expliciter certaines notions qui ne le seraient pas en français. Que cela soit le fait de sa structure iconique ou des caractéristiques de son lexique, il s’avère que la LSFB complète régulièrement certains concepts d’un ou plusieurs exemples, y ajoute des qualificatifs ou une comparaison concrète. Ces exemplifications, si elles devaient être traduites en français, risqueraient de déboucher sur un rendu peu naturel et donneraient l’impression d’un ajout, d’une greffe superflue. La stratégie de traduction à adopter pour faire face à ce fait de langue en LSFB est dès lors celle de l’économie, son résultat étant l’implicitation, ce qui favorisera un rendu plus naturel en français.

Voilà donc une partie des difficultés que soulève la traduction en français de la LSFB.

Vivement la sortie du manuel « Du signe à la plume », qui expliquera plus en détail les étapes de la traduction LSFB-français et les pièges à éviter !

Anne-Sophie Lizin, Marie-Thérèse Jamart, Dounya François et Isabelle Hulin (UCL et USLB)

En collaboration avec la Cellule de Pilotage TILS

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